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En voilà une que je ne suis pas prêt d'oublier... C'est en tout début de saison lors d'une sortie accompagné de mon ami Johan que j'ai rencontré  cette truite pour la première fois. Nous venions tout juste de nous munir de notre artillerie lourde pour rejoindre la rivière, elle était là à se dorer au soleil juste sous la surface dans 60 centimètres d'eau devant deux blocs de pierre en amont d'un joli courant. Il est pourtant rare d'apercevoir aussi facilement les truites sur l'Huisne, surtout pendant le début de saison lorsque les eaux sont régulièrement troublées par les pluies. La truite est donc là juste sous nos yeux et n'attend plus que l'un de nous deux vienne tromper sa vigilance ; mais elle ne semble pas s'alimenter, aucune activité en surface comme en dessous. Elle ne fait aucun écart et reste fixe sous la pellicule dans sa veine d'eau en donnant vraiment l'impression de n'être ici que pour dorer sa jolie robe. A ce moment là je ne le sais pas encore mais il va falloir être patient pour la voir hors de l'eau...

Johan se lance donc pour tenter la belle et fait le choix de commencer par la leurrer en surface à l'aide d'une belle imitation de (cul vert) en CDC présent à cette période sur la rivière. Il contourne donc le poisson d'un écart suffisant et se poste à l'indienne à une dizaine de mètres derrière, légèrement en biais afin de ne pas couvrir le poisson avec son bas de ligne lors de la dérive. Deux ou trois faux lancés et il place son imitation sur la droite du poisson à un mètre en amont, aucune réaction, la dérive était pourtant parfaite et la mouche n'est passée qu'à une vingtaine de centimètres de la truite. Il tente alors d'effectuer un passage plus précis et c'est à la deuxième tentative que son lancé et son posé sont parfaits ; la mouche est "pile-poil" dans l'axe de la truite et arrive droit dessus sans le moindre dragage et c'est à dix centimètres d'elle que celle-ci disparaît soudainement vers les profondeurs plus en amont nous laissant sans voix et sans explication. Nous ne la verrons plus pendant un long moment !! 

Ce n'est que quelques mois plus tard que mon ami Nico me fait part de sa rencontre avec une belle truite l'aillant démonté sur ce même secteur. Il est plus que probable que nous parlions du même poisson qui n'a apparemment aucune envie de se laisser berner et qui d'après sa description semble d'une puissance intéressante. Il occupe bien le même poste mais il semblerait que nous ne soyons pas du même avis sur la taille de celui-ci. Est-ce mes yeux qui le font grandir ou y en aurait-il deux ? Même si l'Huisne n'est pas très peuplée au niveau salmonidés en 2ème catégorie, cela est tout à fait possible.

Voilà maintenant plusieurs mois que cette truite n'a pas été vue, l'été se termine et je pense à ce moment là que je ne la reverrais plus. Mais c'est un midi, lors de ma pause que je me rends sur ce secteur afin de décompresser de la matinée de boulot, que j'aperçois devant les deux blocs de pierres une silhouette sombre sur le fond de la rivière. Je n'y crois pas et pense dans un premier temps qu'il s'agit d'un herbier imitant à la perfection la nage paisible d'un poisson en poste ; mais les eaux étant légèrement troubles, le doute s'installe et je dois absolument savoir si cette tâche sombre n'est pas la truite dont nous parlions. Après un temps d'observation et grâce à quelques petites éclaircies, je réalise qu'il s'agit bien d'elle car effectivement les herbiers n'ont pas de point noir ni de nageoire adipeuse que je distingue à présent ! Mais il est temps de retourner bosser en espérant que je la reverrais demain midi.

Je me pointe donc le lendemain directement à la sortie de mon travail et me rend compte que la belle est toujours en poste sur le fond mais ne semble toujours pas s'alimenter. M'a t-elle vu, entendu ou ressenti ? Je ne pense pas. Je me retire donc discrètement pour aller enfiler mes cuissardes et mon gilet, monte une petite nymphe sur ma 8 pieds soie de 4 et contourne le poste mais lorsque je me retrouve au bord de l'eau la truite a disparu. Punaise !!! Je me pose toutes sortes de questions mais sais pourtant bien que j'ai pris toute les précautions pour l'approcher dans la plus grande discrétion. Tampis ! Je reviendrais demain et doublerais de douceur et d'adresse dans mon approche et dans mes mouvements. Je ne la verrais le lendemain qu'au moment de retourner bosser, comme si cette truite connaissait mes horaires de travail, elle commençait à jouer avec mes nerfs sans même le savoir.

Deux midis plus tard la truite est là à mon arrivée mais me parait plus grosse que la semaine précédente, je remarque également qu'elle est placée à une trentaine de centimètres de sa veine habituelle. Est-ce la même qu'avant hier ?  Je me pose de plus en plus de questions sur la situation qui me semble étrange mais bien possible d'autant qu'il s'agit à mes yeux de deux veines et de deux morphologies différentes. Bref je m'équipe à nouveau de mon matériel et contourne cette fois le poisson dans la plus parfaite discrétion. Je réussie à me placer à environ 6 ou 7 mètres derrière et suis caché par les deux blocs de pierres qui créent une retourne dans un lèger courant. Je dépose ma petite nymphe H18 d'un coup de fouet à 1 mètre 50 au dessus, elle laisse passer la nymphe et fait soudainement (au moment où je n'y croyais plus) un demi tour pour s'en saisir dans un violent remou, s'en suit un ferrage trop fort qui fera céder mon 10 centièmes. Je remonte mon bas de ligne afin de vérifier qu'il ne s'agit pas d'un décrochage ou d'un ferrage dans le vent et finis par constater la légèreté de mon bas de ligne due à l'absence de ma nymphe face au courant. Tout était parfait jusqu'ici, je retourne travailler en m'insultant de tous les noms d'oiseaux existant à ma connaissance.

Et pourtant...! Une semaine après, la jolie fario est à nouveau de retour devant ses pierres, comme lors de notre dernière rencontre. J'avais perdu tout espoir de la revoir, la fin de saison approchant de plus en plus et les situations météo de s'améliorant pas, je n'y croyais plus. Mais elle avait l'air bien déterminée à ne pas quitter les lieux, et moi à tenter ma chance de nouveau. S'en suit le même scénario que la semaine précédente. Je réalise quelques lancés en nymphe H16 sur un 12 centièmes cette fois-ci. Quand je distingue mon fil qui marque un léger arrêt, je ferre, la ligne se tend et je pense être pris dans une des pierres mais réalise vite que j'ai bien au bout de ma ligne la truite tant convoitée qui part tout à coup dans un violent rush en emmêlant ma soie naturelle de quelques tours autour de ma main. La rugosité de celle-ci, l'empêchant de glisser sur mes doigts comme une synthétique, bloqua complètement la ligne qui n'arrêta bien évidemment pas la truite élancée, qui pour la seconde fois réussie à casser violemment mon 12 centièmes. "Mais quel con, c'est pas possible...". Je ne sais pas comment vous faire vivre mon ressenti ni même l'estime que je porte à mon égard à ce moment précis. C'est la seconde fois que ma ligne cède par mon manque de concentration sur de petits détails qui dans cette situation trouve toute leur importance. La rupture s'est donc suivie d'un cri de colère et d'un violant coup de pied dans l'eau qui a bien fallit signer la fin de ma paire de "chameau" je n'ai plus qu'à retourner bosser, encore une fois dépité et dégouté de mon erreur de débutant... 

Et si je vous raconte que pour mon plus grand plaisir, je retrouve deux jours plus tard la truite revenue me narguer et n'aillant apparemment pas assez des deux piercings que je lui ai posé précédemment. Serait-elle suicidaire ou aurait-elle la véritable intention de me rendre fou ? Je ne sais pas mais elle est encore et toujours là, fidèle à ses blocs respectifs. Dans un lieu dont elle ne veut décidément pas se passer. Ce petit jeu prend de plus en plus de place dans mes pensées mais j'ai déja trop flirté avec le ridicule pour louper mon coup une nouvelle fois. Il est temps de la débarrasser des nymphes que je lui ai laissé dans le bec. Je contourne le poisson tout comme les fois précédentes et me poste au même endroit. Une seule chose change : la nymphe, j'opte pour l'une de mes créations en dubing de lièvre tricolore et me lance. La première dérive est parfaite et le premier passage sera le bon, mon fil marque un net arrêt à hauteur du poisson, je tends ma ligne et sens à l'autre extrémité de la canne les violents coups de tête de cette truite qui m'enmènera plus de 15 mètres de soie sans que je ne puisse faire quoi que ce soit. Toute en puissance elle m'offrira un combat acharné pour ne pas finir dans mes mains. Mais cette fois mon 12 centièmes a tenu et te voilà enfin dans mon épuisette, Yes !!! Ca y est, j'ai ce magnifique poisson sous les yeux, il était temps et elle m'en aura fait voir celle là. Je vais enfin pouvoir faire une photo souvenir et la débarrasser de toutes les nymphes plantées dans sa machoire. Mais, à ma grande surprise, à part celle du jour elle n'en avait pas une de plus et je n'avais pourtant pas écrasé les ardillons. Première possibilité, j'ai devant moi la preuve que les poissons ont la faculté de rejeter rapidement ce qui est étranger à leur corps ou la seconde, pour laquelle je penche : le secteur abriterait deux truites qui se partageraient le poste à tour de rôle... Affaire à suivre mais quoi qu'il en soit j'ai devant moi un poisson magnifique qui va rapidement retourner à l'eau rejoindre son poste avec ma promesse de la laisser tranquille, du moins jusqu'à la saison prochaine...

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